23.11.2006

TORTICOLIS

medium_SGE.OHV42.221106174452.photo00.photo.default-512x296.jpgQuand l’émotion submerge les cœurs, la réflexion est aux abonnés absents. C’est ce qui se passe aujourd’hui à Beyrouth où des milliers de personnes sont attendues pour rendre un dernier hommage à Pierre Gemayel, le jeune ministre assassiné. Tous les amis de la famille seront là, bien sûr, mais aussi tous ses ennemis, et ils sont nombreux, qui, au sein des milices et autres groupements armés, lorgnent éternellement sur le pouvoir. Avec eux, la France et nombre d’observateurs, par une sorte de torticolis tenace, désignent déjà Damas comme le coupable de cette tragédie. Mais cette unanimité est désormais trop flagrante pour ne pas être suspecte à son tour. Le front anti-syrien a, certes, quelques bonnes raisons « d’accuser » la Syrie, à chaque attentat et à chaque épreuve sanglante de ce pays déchiré par le confessionnalisme. Les opposants à la ligne très dure de Bachar al-Assad ont même aussi quelques preuves et présomptions à faire valoir, qu’ils gardent pour le futur procès des meurtriers présumés de Rafic Hariri, tué en février 2005. Mais, en dehors de toutes ces bonnes raisons et des preuves certaines, les opposants au régime de Damas ont aussi quelques intérêts bien personnels à défendre.
En fait, dans cette affaire, comme dans tout autre du même genre, dans cet Orient compliqué où les alliances se nouent bien souvent au prix du sang, il faut se demander à qui le crime profite.
Pierre Gemayel est le quatrième membre de cette famille chrétienne à avoir été assassiné, après Bechir, Maya, fille de Bechir, et Fouad Assouad, un cousin. Mais il serait trop simpliste de croire ou de vouloir faire croire qu’ils ont tous été victimes des Syriens. Pierre Gemayel, le jeune, était peut-être devenu gênant, même si les Palestiniens le haïssaient sans doute moins que son grand père du même prénom, fondateur des Phalanges de sinistre mémoire et ennemi juré des nationalistes arabes.
Au Liban, il faut, hélas, constater que « l’ennemi » est aussi intérieur qu’extérieur. Il suffit, pour s’en persuader, de regarder œuvrer les mouvements chiites Hezbollah et Amal qui soutiennent sans réserve Damas quand cela les arrange dans leur combat contre Israël. Il faut relire l’histoire de ce pays qui nous rappelle que les chrétiens avaient appelé au boycott des élections législatives de 1992 qui avaient porté, pour la première fois, Rafic Hariri au pouvoir. Enfin, il ne faut pas se laisser abuser par un cortège funèbre qui réunit « miraculeusement » aujourd’hui autant d’ennemis jurés que le pays compte de familles éplorées. Qui rassemble autour d’un cercueil innocent les partis musulmans, héritiers de Salim Hoss, les fils druzes de Walid Joumblatt ou les enfants martyrs des Forces libanaises de Samir Geagea.
Le drapeau libanais n’est plus que l’image d’un cèdre moribond dont chaque branche porte le nom d’un martyr et d’un combattant. Et cela continuera jusqu’à la nuit des temps tant que l’occident, en arbitre passif d’un vrai-faux désarmement des milices, se bouchera les yeux pour ne rien voir et ne rien… entendre.

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